La séance de jeudi a clarifié la nouvelle fonction de réaction du marché des changes.
Lorsque l'aversion au risque provient des actions américaines et du financement de l'intelligence artificielle, le dollar ne bénéficie plus automatiquement des flux défensifs.
La correction du Nasdaq, la chute des semi-conducteurs et les interrogations entourant les dépenses de Meta ont favorisé les achats d'obligations souveraines. Le rendement américain à dix ans est repassé sous 5 %, tandis que les anticipations de taux à deux ans ont fortement reculé.
Dans ce contexte, le yen et le franc suisse ont surperformé le billet vert.
Le marché reste néanmoins confronté à une combinaison délicate : correction technologique, pétrole élevé, tensions militaires autour de l'Iran, stress souverain français, et banques centrales toujours confrontées à une inflation supérieure à leurs objectifs.
Sentiment — La correction de l'IA devient un risque macroéconomique
Le Nasdaq Composite a chuté d'environ 2,6 %, tandis que l'indice des semi-conducteurs SOX a perdu plus de 6 %.
Meta a reculé d'environ 7 % après avoir relevé ses prévisions de dépenses d'investissement pour 2026 entre 135 et 145 milliards de dollars. Ses engagements futurs liés aux infrastructures, aux capacités informatiques et à l'énergie atteindraient environ 825 milliards de dollars.
La réaction du marché ne signifie pas que les investissements dans l'IA sont inefficaces. Elle montre que les investisseurs ne veulent plus financer cette croissance à n'importe quel prix.
Le prochain test pourrait venir d'Anthropic, qui préparerait la publication de son dossier d'introduction en Bourse. L'entreprise afficherait une croissance spectaculaire de ses revenus, mais également plus de 600 milliards de dollars d'engagements informatiques, potentiellement 750 milliards en incluant les accords en négociation.
Son introduction en Bourse pourrait devenir un référendum grandeur nature sur trois questions : la soutenabilité du financement de l'IA, la rentabilité réelle des infrastructures, et la capacité des marchés publics à absorber des besoins de capitaux gigantesques.
Le risque IA ne concerne donc plus seulement les actions technologiques. Il influence désormais les obligations, les anticipations de politique monétaire et les devises.
USD — Le dollar perd son avantage défensif
Politique monétaire
La Réserve fédérale se réunira les 27 et 28 octobre. Le marché attribue environ 93 % de probabilité à un statu quo la semaine prochaine. Une hausse en décembre reste néanmoins intégrée à près de 80 %.
Les inscriptions hebdomadaires au chômage ont atteint 194 000, contre 200 000 attendues. Le marché du travail reste donc suffisamment solide pour permettre à la Fed de maintenir sa priorité sur l'inflation.
La baisse récente des anticipations de taux ne traduit pas encore un pivot accommodant. Elle reflète surtout l'idée qu'une correction boursière suffisamment profonde pourrait resserrer les conditions financières à la place de la Fed.
Fondamentaux internes et sentiment
Le DXY évolue autour de 101,60, en baisse pour une quatrième séance consécutive.
La correction technologique a provoqué un retour vers les Treasuries : rendement américain à dix ans sous 5 %, swap SOFR à deux ans en baisse d'environ 15 points de base autour de 4,50 %, et conviction moins forte concernant un cycle prolongé de hausses de la Fed.
Le point déterminant est que le dollar n'a pas profité du risk-off. Le yen et le franc suisse ont capté une plus grande partie de la demande défensive, car le choc provenait directement des actifs américains et du narratif d'exceptionnalisme technologique.
Une stabilisation des actions pourrait permettre au dollar de consolider. Mais une nouvelle correction de l'IA ferait probablement davantage baisser les rendements et le billet vert.
Les PMI américains d'octobre constitueront le principal test du jour. Un ralentissement modéré ne suffirait probablement pas à remettre décembre en cause. Une détérioration beaucoup plus nette renforcerait cependant la pression sur le DXY.
Biais USD
Légèrement baissier. Support DXY : 101,50, puis 101,00.
EUR — La croissance ralentit pendant que la France se fragilise
Politique monétaire
La BCE n'a pas donné de nouvelle orientation officielle. Les PMI français et allemands ont cependant provoqué une réévaluation légèrement plus accommodante des anticipations de taux.
Le ralentissement de l'activité réduit la capacité de la BCE à poursuivre un resserrement agressif, même si les prix élevés de l'énergie empêchent encore un véritable virage accommodant. La BCE reste donc enfermée entre deux risques : inflation énergétique persistante, et croissance européenne fragilisée par le resserrement financier.
Fondamentaux internes et risque français
Le PMI composite français est retombé à 48,4, contre 50,5 attendu et 51,1 précédemment. Les services ont également chuté à 48,4, tandis que le PMI manufacturier a atteint 49,3. Les deux principaux secteurs sont donc désormais en contraction.
La détérioration provient de l'affaiblissement de la demande, du report des projets et de l'incertitude politique. Les anticipations d'activité des entreprises françaises ont atteint leur niveau le plus faible depuis avril 2020.
L'Allemagne résiste mieux, mais ralentit : PMI manufacturier à 54,2 (supérieur aux attentes), services à 51,7 contre 52,5 attendu, et composite à 52,8 contre 53,8 précédemment.
Le principal risque reste cependant obligataire. Le spread OAT-Bund à dix ans a atteint 178 points de base avant de clôturer autour de 174 points. Le rendement français à dix ans a momentanément atteint environ 5,14 %, tandis que l'écart OAT-BTP a dépassé 50 points de base.
L'euro a jusqu'ici relativement bien résisté à cette dégradation. Mais cette déconnexion pourrait rapidement disparaître si le spread OAT-Bund se rapproche de 200 points de base ou si Moody's dégrade la notation française.
Biais EUR
Baissier. Support EUR/USD : 1,1120. Résistance : 1,1200-1,1250.
GBP — Novembre reste acquis, décembre devient beaucoup moins évident
Politique monétaire
L'inflation britannique à 3,5 % et la récente amélioration du marché du travail maintiennent une hausse de 25 points de base de la Banque d'Angleterre presque entièrement intégrée pour novembre. Les ventes au détail décevantes ne devraient donc pas modifier la décision du 5 novembre.
Elles compliquent toutefois la suite du cycle. La probabilité d'une nouvelle hausse en décembre reste proche de 45 %, mais devrait devenir plus sensible aux prochains indicateurs de consommation et d'activité.
Fondamentaux internes
Les ventes au détail britanniques ont nettement déçu : -0,4 % sur le mois contre -0,1 % attendu, +0,8 % sur un an contre +1 % attendu, et ventes hors carburant à -0,7 % sur le mois contre -0,1 % attendu.
La faiblesse concerne les supermarchés, les commerces non alimentaires et l'habillement. Plusieurs entreprises signalent également une réduction de la fréquentation et des dépenses plus prudentes.
La situation trimestrielle reste moins inquiétante, avec une hausse de 0,7 % des volumes au troisième trimestre. Mais la divergence entre inflation élevée et demande plus faible complique sérieusement la tâche de la BoE.
La livre conserve un avantage face à l'euro grâce à la divergence monétaire et au risque français. Son potentiel face au dollar paraît néanmoins plus limité avant le budget britannique du 28 octobre.
Biais GBP
Neutre face à l'USD, haussier face à l'EUR.
JPY — Le yen retrouve enfin son rôle de refuge
Politique monétaire
L'inflation japonaise s'est renforcée en septembre : IPC global à 2,1 % contre 1,9 % précédemment, IPC hors produits alimentaires frais à 2,1 %, et inflation excluant également l'énergie supérieure à 2 %. Ces chiffres confortent le scénario d'une poursuite de la normalisation monétaire.
Aucun économiste interrogé par Bloomberg n'attend une hausse lors de la réunion du 30 octobre. En revanche, environ 83 % anticipent désormais une augmentation en décembre. Le principal enjeu de la prochaine réunion sera donc le langage employé par la BoJ concernant le retour durable de l'inflation sous-jacente vers 2 %.
Fondamentaux et flux
L'USD/JPY est tombé jusqu'à environ 156,08, son niveau le plus faible depuis plus d'un mois, avant de remonter vers 157.
Contrairement aux premières phases de la correction technologique, le yen bénéficie désormais pleinement de la baisse des rendements américains, du dénouement partiel des positions de carry trade, du risk-off mondial, et des anticipations d'une hausse de la BoJ en décembre.
Le pétrole élevé reste un handicap pour le Japon, importateur net d'énergie. Mais la dynamique de taux et les flux défensifs dominent actuellement cet effet négatif.
Biais JPY
Haussier. Supports USD/JPY : 156,00, puis 155,00. Résistances : 157,50 et 159,00.
CHF — Le refuge européen reprend la main
Aucune nouvelle décision de la BNS n'est intervenue. Le franc suisse profite néanmoins de deux sources de demande : la correction des actions mondiales, et le stress souverain français.
L'EUR/CHF reste probablement l'expression la plus directe de la défiance envers les obligations françaises. Une aggravation du risque budgétaire ou une dégradation par Moody's favoriserait une nouvelle appréciation du franc.
La faiblesse récente du dollar permet également au CHF de progresser face au billet vert, malgré un différentiel de taux toujours défavorable.
Biais CHF
Haussier, particulièrement face à l'EUR.
CAD — Le pétrole compense le risk-off mondial
Politique monétaire
Le marché continue d'intégrer une probabilité élevée de hausse de la Banque du Canada le 28 octobre. Les anticipations d'inflation en hausse et le niveau du pétrole renforcent le risque d'une action préventive, même si les indicateurs sous-jacents d'inflation et de croissance restent plus modérés.
Fondamentaux et pétrole
L'USD/CAD revient autour de 1,4000, après sept séances consécutives de baisse.
Le CAD bénéficie du WTI proche de son plus haut niveau depuis cinq mois, des risques sur les infrastructures pétrolières saoudiennes, de la faiblesse généralisée du dollar, et des anticipations restrictives concernant la BoC.
Les attaques houthis contre Yanbu, un champ pétrolier et des infrastructures saoudiennes augmentent directement la prime de risque sur l'offre.
Le CAD résiste donc mieux que la plupart des devises cycliques à la détérioration du sentiment mondial. Son principal risque serait une désescalade rapide faisant simultanément baisser le pétrole et les anticipations d'inflation canadiennes.
Biais CAD
Haussier.
AUD — Le choc des services neutralise le soutien de la RBA
Politique monétaire
Les propos restrictifs d'Andrew Hauser et la dégradation des perspectives d'inflation maintiennent la possibilité d'une nouvelle hausse de la RBA en novembre. L'IPC australien du troisième trimestre reste le catalyseur déterminant. Une surprise haussière pourrait confirmer une cinquième hausse de taux cette année.
Fondamentaux internes et sentiment
Les PMI australiens ont cependant fortement déçu : manufacturier à 49,7, services à 47,8 contre 51,9 précédemment, et composite à 47,7 contre 51,3. La chute des services en territoire de contraction signale une perte de dynamique préoccupante dans le principal secteur de l'économie.
L'AUD est également pénalisé par la correction technologique mondiale, son exposition au cycle chinois et son bêta élevé au sentiment de risque. Le marché se retrouve donc face à deux forces opposées : une RBA potentiellement plus restrictive, mais une activité domestique et un environnement mondial plus fragiles.
Biais AUD
Neutre à légèrement baissier.
NZD — La RBNZ protège encore le kiwi
Politique monétaire
Le marché attribue environ 85 % de probabilité à une hausse de 25 points de base de la RBNZ le 28 octobre, puis près d'une chance sur deux d'une nouvelle hausse en décembre. L'inflation du troisième trimestre a légèrement déçu, mais sa composition et le rebond du carburant font craindre une nouvelle accélération au-dessus de 4 % au quatrième trimestre.
Fondamentaux et marché
Le NZD/USD évolue autour de 0,5690, proche de son plus haut niveau depuis plusieurs semaines. Le kiwi bénéficie de la divergence entre une RBNZ encore restrictive et une Fed peu susceptible d'agir en octobre.
Son potentiel reste toutefois plafonné par la correction des actions mondiales, l'exposition aux matières premières, et la perspective d'un nouveau resserrement de la Fed en décembre.
Biais NZD
Légèrement haussier.
Pétrole — Le risque militaire prend le dessus sur la diplomatie
Le pétrole a prolongé sa hausse après des informations indiquant que Washington et Israël étudieraient de nouvelles frappes contre l'Iran après les élections américaines de mi-mandat. Les cibles potentielles comprendraient les infrastructures énergétiques, les installations nucléaires, et les capacités de missiles et de drones.
Ces scénarios ne constituent pas encore une décision militaire. Mais ils s'ajoutent aux attaques houthis contre l'Arabie saoudite, aux risques sur la mer Rouge, à l'épuisement des stocks flottants iraniens en Asie, et à la baisse récente des stocks américains.
La prime géopolitique reste donc soutenue par un risque physique crédible sur l'offre et le transport maritime.
Biais pétrole
Haussier et volatil.
Or — Un refuge affaibli par les besoins de liquidité
L'or n'a pas pleinement profité du risk-off et a légèrement reculé, tandis que l'argent a chuté de plus de 5 %. Ce comportement ressemble davantage à un débouclage de positions et à une recherche de liquidité qu'à une remise en cause fondamentale des métaux précieux.
Si la correction boursière devient plus ordonnée, la baisse des rendements réels devrait de nouveau soutenir l'or. En revanche, une liquidation désordonnée pourrait provoquer de nouvelles ventes forcées à court terme.
Biais or
Neutre à prudemment haussier.
À surveiller
Les PMI américains, britanniques et de la zone euro · La réaction du DXY autour de 101,50 · La publication éventuelle du prospectus d'Anthropic · Les dépenses d'investissement des entreprises liées à l'IA · Le Nasdaq et l'indice des semi-conducteurs · Le spread OAT-Bund autour de 174-178 points de base · La décision de Moody's concernant la France · L'USD/JPY autour de 156-157 · L'USD/CAD autour de 1,4000 · Le pétrole et les risques de frappes contre l'Iran · Le positionnement avant le FOMC du 28 octobre.
À retenir
Le principal changement de la séance concerne le statut défensif du dollar. Lorsque le choc provient de la technologie américaine, le marché ne recherche plus automatiquement la sécurité dans le billet vert — il achète davantage de Treasuries, de yens et de francs suisses. Cette dynamique ne condamne pas le dollar à une forte baisse : une hausse de la Fed en décembre reste probable et le marché du travail américain reste solide. Elle modifie toutefois sa fonction de réaction : une correction de l'IA fait baisser les rendements et pèse sur le dollar, une stabilisation technologique consolide le billet vert, et un choc énergétique durable pourrait le soutenir par l'inflation tout en augmentant le risque pour la croissance. Dans le même temps, la France devient un risque systémique plus visible pour l'euro. La livre reste soutenue par novembre, mais fragilisée au-delà par la consommation. Le CAD profite du pétrole, tandis que l'AUD subit un net ralentissement de ses services.
Le dollar reste la monnaie dominante du système. Mais lorsque le risque vient des États-Unis, il n'est plus nécessairement son refuge.
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