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Macroéconomie

Le dénouement du carry trade japonais

Pourquoi un relèvement de taux de la BoJ fait bouger toutes les devises

Le dénouement du carry trade japonais
Alam Cheikh

Alam Cheikh

Septembre 2026 · 11 minutes

Introduction

Le yen a dominé toutes les devises majeures ces dernières semaines, progressant de plus de 4 % en quelques jours face au dollar. Ce n'est pas un mouvement isolé : il est le symptôme d'un mécanisme beaucoup plus large, qui influence en réalité une grande partie des flux sur le marché des changes depuis des années — le carry trade. Comprendre ce mécanisme permet de lire beaucoup plus clairement pourquoi un simple relèvement de taux de la Banque du Japon (BoJ) peut faire bouger le yen, les actions américaines, les obligations et le sentiment de risque mondial en même temps.

Cet article explique le fonctionnement du carry trade, pourquoi le yen en est devenu la devise de financement de référence, ce qui se passe lorsque ce type de position se dénoue, et où en est la situation actuellement.

Qu'est-ce qu'un carry trade ?

Un carry trade consiste à emprunter dans une devise où les taux d'intérêt sont bas, pour investir cet argent dans une devise ou un actif où les taux sont plus élevés. Le profit vient de la différence entre les deux taux — ce qu'on appelle le différentiel de taux — à condition que la devise empruntée reste stable ou continue de se déprécier.

Le mécanisme, étape par étape

1. Un investisseur emprunte dans une devise à taux bas (historiquement, le yen japonais). 2. Il convertit cette somme dans une devise à taux plus élevé (le dollar américain, par exemple). 3. Il place cet argent dans des actifs qui rapportent — obligations d'État, actions, ou simplement des dépôts rémunérés. 4. Il empoche la différence entre ce que rapporte le placement et ce que coûte l'emprunt.

Exemple simplifié

Emprunter en yens à un taux proche de 0 % pour placer en dollars à 4-5 % génère, en théorie, plusieurs points de pourcentage de profit par an — sans qu'aucune des deux devises n'ait besoin de bouger. C'est ce qui rend le carry trade attractif en période calme : le gain ne dépend pas d'un mouvement de prix, juste du différentiel de taux.

Pourquoi le yen est la devise de financement historique

Depuis des décennies, la BoJ maintient des taux proches de zéro, voire négatifs, pour tenter de sortir l'économie japonaise de la déflation. Cette politique a fait du yen la devise de financement par excellence pour les investisseurs du monde entier : emprunter en yens ne coûtait presque rien, quel que soit l'endroit où l'argent était ensuite investi. Des centaines de milliards de dollars de positions se sont accumulées sur cette base au fil des années.

Le risque : quand la devise empruntée se réveille

Le carry trade fonctionne tant que la devise empruntée reste faible. Le problème survient lorsque cette devise se met à s'apprécier — typiquement quand sa banque centrale relève ses taux. Rembourser l'emprunt devient alors plus coûteux, ce qui pousse les investisseurs à débler leurs positions en urgence : ils vendent les actifs dans lesquels ils étaient investis pour racheter la devise empruntée et rembourser leur dette.

Ce débouclement massif fait mécaniquement monter la devise empruntée encore plus vite, ce qui pousse d'autres investisseurs à sortir à leur tour — un effet boule de neige. C'est ce qu'on appelle le dénouement (ou unwind) du carry trade, et c'est un des mécanismes les plus violents du marché des changes.

Ce qui se passe actuellement

C'est exactement la dynamique à l'œuvre depuis plusieurs semaines. La BoJ s'est engagée dans un cycle de normalisation, avec une hausse de taux à 1,25 % largement anticipée par le marché à la mi-septembre 2026. Le rendement des obligations d'État japonaises à 10 ans est repassé au-dessus de 3 %, un niveau qui rend les actifs domestiques japonais de nouveau suffisamment attractifs pour encourager le rapatriement de capitaux.

Conséquence directe : les investisseurs japonais vendent des obligations étrangères au rythme le plus rapide observé depuis quatre ans, pendant que le positionnement sur le yen bascule progressivement de baissier à haussier. Plusieurs milliers de milliards de yens de positions vendeuses accumulées ces dernières années constituent un réservoir de demande forcée en cas de poursuite du débouclement.

+4,36 %
performance du JPY sur une semaine
1,25 %
taux visé par la BoJ (hausse largement anticipée)
3 %+
rendement des JGB à 10 ans
4 ans
rythme de vente d'obligations étrangères le plus rapide depuis

Le changement structurel reste favorable au yen : une BoJ qui normalise durablement sa politique retire progressivement la raison d'être du carry trade financé en yens. Mais à court terme, l'asymétrie s'est dégradée après un mouvement déjà important — une grande partie du repricing est désormais connue du marché, ce qui réduit la marge de surprise dans un sens comme dans l'autre.

Ce qu'il faut surveiller

La décision de la BoJ elle-même : une hausse accompagnée d'un discours prudent, sans signal clair d'accélération, pourrait être lue comme moins hawkish que ce que le marché avait déjà intégré — et provoquer des prises de bénéfices sur le yen. À l'inverse, un ton plus ferme sur la suite du cycle prolongerait probablement le débouclement. Le rythme des ventes d'obligations étrangères par les investisseurs japonais et l'évolution générale du sentiment de risque mondial restent les deux autres indicateurs à suivre : un regain de tension (Risk-Off) tend à accélérer le dénouement des carry trades, puisqu'ils sont généralement parmi les premières positions à être coupées en période de stress.


Cet article est fourni à titre informatif et éducatif. Il ne constitue ni un conseil en investissement, ni un signal de trading, ni une garantie de résultat.